Etrange ressemblance

Publié le 23 Juin 2012

C’est étrange, quand je vous ai vu pour la première fois, j’ai immédiatement pensé à Monsieur G, un patient que j’avais connu lors d’un précédent remplacement. Je ne sais pas trop expliquer pourquoi, une vague ressemblance, un pantalon treillis militaire, quelque chose dans votre regard ou dans votre teint ? J’ai réalisé plus tard que vous portiez le même prénom, mais surtout, qu’il y avait un autre point commun entre vous, bien plus fâcheux.

Monsieur G était toujours un peu sur la défensive quand il venait en consultation, l’air inquiet, méfiant, de mauvaise humeur ; et d’ailleurs, il ne voulait pas s’asseoir, comme pour bien me faire comprendre qu’il n’avait pas l’intention de s’éterniser là… C’était Madame G qui parlait. Beaucoup. Pour elle, et surtout pour lui. Ca n’allait pas trop, son diabète, son moral… Ce n’était plus comme avant. Mais il refusait les examens : Pour quoi faire ? Pour que vous me trouviez quelque chose ? Non merci ! Si je vais à l’hôpital, ça ne va plus s’arrêter ! Je devais me contenter de lui prendre la tension, debout…

Avantage des remplacements de longue durée, nous avons eu le temps d’apprendre à nous connaître, et nous avons fini par nous apprivoiser, Monsieur G et moi. Nous plaisantions dorénavant, et les consultations étaient ponctuées de sourires. C’était quand même plus agréable ! Il avait fini par les faire, ces examens dont je lui parlais à chaque fois. Et il avait raison, Monsieur G, on avait trouvé quelque chose, et ça ne s’était plus arrêté : un cancer du foie était venu lui rappeler cruellement qu’il avait un peu trop aimé les boissons, des années auparavant. Il n’a eu que quelques mois pour regretter…

Quand j’ai franchi le pas de votre porte et que je vous ai vu pour la première fois, oui, c’est mystérieux, mais j’ai tout de suite pensé à Monsieur G. Je ne savais encore rien de vous, ni pourquoi on m’avait fait venir à domicile. C’est Madame qui a parlé. Je n’ai pas bien compris, mais il semble que vos enfants vous avaient mis un ultimatum, une histoire de microbe dangereux pour les petits-enfants. Alors, résigné, vous aviez accepté de voir un médecin, mais pas question d’aller au cabinet ! Madame m’a donc appelée. Je me souviens avoir pensé que c’était un peu abusé de me faire venir, vous auriez pu vous déplacer jusqu’au cabinet tout proche ! Surtout que quand je vous ai interrogé sur vos antécédents, vous m’avez répondu : Rien, je vais très bien, je n’ai pas vu de médecin depuis 20 ans ! Je marche tous les jours ! J’ai perdu 20kg depuis 1 ans et c’est mieux comme ça ! Ah bon, vous avez fait régime ? Non, mais je marche tous les jours ! Ah… Monsieur G m’a adressée l’un de ses sourires dans ma tête…et mon cœur a commencé à accélérer. Et le tabac ? Non. L’alcool ? Je n’y ai pas touché depuis 20 ans !. Monsieur G m’a fait un clin d’œil, et mes mains se sont mises à trembler discrètement. Hum…et à l’époque, vous buviez beaucoup ? Ouai, y m’avaient dit qu’j’avais une cirrhose, mais j’ai plus touché une goutte !

Je vous ai fait faire une prise de sang, qui a révélé que le foie allait très mal. Je n’ai pas eu le courage de vous faire venir au cabinet, et suis repassée vous voir à la maison. On a parlé, et j’ai senti que vous aussi, je vous avais apprivoisé. Vous étiez déjà moins désagréable avec moi. Et ça n’a pas rendu les choses plus faciles… Quoique, quand même, en un sens... J’ai volontairement très vite prononcé le mot « cancer », comme une possibilité qu’on ne pouvait écarter. Pour Monsieur G et moi, c’était déjà une quasi-certitude…

Tout est allé tellement vite, vous ne marchiez déjà plus que quelques pas. Et j’ai décidé qu’il était temps de prononcer devant vous le mot « mort ». Vous aviez bien compris…

Je suis revenue remplacer par chez vous il y a quelques jours, et j’ai croisé Madame, sur son vélo. Dans ma tête, je vous ai vu, tout sourire. Vous buviez un coup avec Monsieur G, à ma santé ! Et je ne veux pas savoir si c’était alcoolisé ! Là où vous êtes maintenant, je n’y ai jamais remplacé, et j’espère ne pas avoir à le faire avant…de longues années !

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