Le temps d'entendre

Publié le 1 Juillet 2012

Elle a l’air désemparée quand elle me voit entrer en lieu et place de son médecin habituel, et je la vois qui réfléchit, qui hésite…

Je suis fatiguée, et pressée ; c’est vendredi après-midi, la dixième visite de la journée, mais pas la dernière... Je m’apprête à lui dire que, si elle préfère, et si ça peut attendre le retour de son médecin, ça ne me dérange pas de repartir. Je l’ai déjà fait, ailleurs. Je déteste m’imposer à des gens qui manifestement ne souhaitent pas avoir affaire à moi. Et puis il faut que j’embraye, le temps presse…

Mais finalement, je ne dis rien. Je respire profondément, j’essaie d’oublier la liste des visites qu’il me reste à faire, et de me mettre au rythme de cet intérieur calme dans lequel je viens de pénétrer. Je laisse passer quelques instants, je lui souris. Je me présente, et lui demande doucement pour quelle raison elle a demandé la visite du docteur.

Elle cherche ses mots, et me dit : « Ca va être difficile à tout expliquer ». Sa voix déraille, et je perçois un accent. Elle me dit de m’asseoir, et s’assoit juste à côté de moi, à quelques centimètres. Je me demande un instant si elle ne va pas me prendre la main. Puis elle se lance, me raconte.

Il me faut quelques phrases pour m’habituer à sa façon de parler : son accent polonais reste très marqué malgré les décennies passées en France ; et surtout sa voix, qu’elle doit forcer pour la rendre audible, passe de trop aiguë à trop grave. Je la fais répéter, un peu, au début, puis je m’accroche au fil de son histoire.

Elle a raison, c’est compliqué à tout expliquer… Je pose quelques questions, mais globalement c’est elle qui me livre d’elle même, peu à peu, les informations essentielles.

Et je comprends ; je comprends qu’il y a un peu plus de 10 ans, on lui a retiré tout l’œsophage à cause d’un cancer. Je comprends que depuis, manger est devenu difficile ; plusieurs sténoses ont dû être dilatées. Ca fait des années qu’elle mixe tout, ne mange plus que purées, et autres bouillies. Mais depuis quelques jours, de nouveau, c’est pire : il n’y a plus que l’eau et la soupe qui passent. Elle me dit qu’elle pèse 35kg, qu’elle en pesait 55kg, avant, mais qu’elle est déjà descendue à 32…

J’appelle le service de gastroentérologie de l’hôpital où elle est suivie. On pourra la prendre en charge lundi matin, à jeun, pour une fibroscopie. Je prépare le courrier, et ne peux m'empêcher de penser que la fibroscopie est un examen qui doit être particulièrement désagréable.

Elle reste maintenant silencieuse à côté de moi. Son désarroi semble avoir laissé place à la lassitude ; son regard bleu est triste.

Je lui dis qu’elle m’a très bien expliqué, que j’ai parfaitement compris. Elle me sourit, et me dit que c’est parfois difficile de se faire comprendre, au quotidien. Sur la table est posé un cadre avec la photo, un peu jaunie, d’un homme qui paraît encore jeune. Il doit être celui qui a partagé sa vie, mais qui est parti trop tôt ; les travailleurs de la mine font rarement de vieux os… Elle est si frêle, si seule, si vieille… Elle me dit encore qu’elle aurait préféré éviter toutes ces interventions, depuis 10ans. Elle voudrait bien que tout cela soit fini, mais Dieu jusqu’à maintenant n’a pas voulu…

Je repars vers ma onzième visite. Il faut que je reprenne le rythme nécessaire pour boucler cette trop longue tournée. Je suis contente de cette petite parenthèse où j’ai pu prendre le temps d’entendre. C'est pourtant la base de mon métier, prendre le temps d'entendre, mais parfois plus compliqué qu’il n’y paraît…

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