Patricia

Publié le 19 Septembre 2012

Patricia a 55 ans. Elle est aide à domicile. Elle vient généralement en consultation l’après-midi, alors qu’elle a travaillé depuis très tôt le matin. Elle s’excuse à chaque fois : « Désolée docteur, je viens directement du travail, je n’ai pas eu le temps de me changer ». Ce n’est pas grave, même après plusieurs heures d’un travail physique, elle reste bien plus propre que d’autres…

Elle vient pour le renouvellement de son traitement : elle est diabétique. Et puis aussi, elle prend depuis longtemps ce comprimé pour dormir qui l’oblige à consulter tous les mois. Alors on se voit régulièrement… On discute un peu. Elle m’explique que juillet août, pour elle, c’est une période difficile, car beaucoup de collègues sont en congés : il y a des heures supplémentaires à assurer. Elle attend avec impatience ses congés, qui sont prévus pour septembre. « A 55 ans, on n’a plus les articulations de nos 20 ans, hein docteur, mais bon, faut bien que ça aille ». Elle est bosseuse, Patricia, et ne se plaint pas facilement.

Cette fois-ci, elle a fait la prise de sang pour la surveillance de son diabète. Et le résultat n’est pas terrible. J’essaie de comprendre, parce que le résultat précédent, il y a quelques mois, n’était pas si mal. Et-ce que quelque chose a changé ? Est-ce qu’elle fait attention à son régime alimentaire ?

« Ben… J ‘vais pas vous mentir docteur, mais, financièrement, je ne m’en sors plus. Alors le régime… »

Et elle m’explique ; elle m’explique qu’avec son petit salaire, le crédit de la voiture, indispensable pour aller travailler, le loyer, l’électricité…, quand elle a payé toutes les factures, il lui reste moins de 100€ pour finir le mois. Seule, avec son grand garçon de 18 ans, à charge. Forcément, ce n’est pas simple…

Elle m’explique qu’elle ne peut pas avoir de vie sociale, qu’elle ne peut se permettre aucun extra.

Elle m’explique que les pommes de terre et les pâtes constituent l’essentiel de ses repas.

Elle m’explique pourquoi son hémoglobine glyquée est mauvaise. Elle ne se plaint pas, elle m’explique les faits, c’est tout. Et elle garde le sourire, Patricia.

Alors que moi… Moi j’ai envie de pleurer.

Elle me parle de ses congés, qu’elle va passer chez elle « Ca fera du bien de changer de rythme ».

Elle me dit même qu’elle va essayer de faire attention, pour son diabète ; et moi j’ai honte ! J’ai honte de ma question d’il y a quelques minutes sur son régime alimentaire ; j’ai honte de cette société dans laquelle des «travailleurs pauvres » sont dans des situations si précaires ; j’ai honte de ma commande récente de capsules de café à 70€ (pour du café, bordel !) ; j’ai honte de ne rien faire pour que ça change ; j’ai honte de mon confort de vie. J’ai envie de me révolter !

Je suis contente de lui faire le tiers payant : avec son ALD, ça lui permet de ne rien payer. Moi qui dis volontiers qu’il faut faire payer les gens, de façon même symbolique, que le « gratuit » c’est pas bien, que ça fait oublier la valeur des choses… Oui, mais des fois quand même…

Une année s’est écoulée. Je n’ai pas fait la révolution ! Je n’ai même pas changé mon mode de vie, et je bois de plus en plus de ce café scandaleusement cher… La gauche est au pouvoir. Je pense à Patricia ; est-ce que sa vie s’est améliorée ? J’en doute…

Pfffff... Que faire pour que ça change ? Ca, et tant d’autres choses… Je suis d’humeur bien maussade aujourd’hui…

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Babeth 02/11/2012 00:36

Juste... merci!